CHAUFFER DES VILLES GRACE AUX ORDINATEURS
1. Quel élément déclencheur a-t-il présidé au lancement de Qarnot, voilà un peu plus de dix ans?
J’ai travaillé au sein d'une grande banque française et j’ai pu observer que l'infrastructure IT nécessaire aux calculs financiers générait une quantité colossale de chaleur. Les serveurs produisaient non seulement cette chaleur mais nécessitaient également un refroidissement constant pour fonctionner correctement. Et cette consommation d'énergie ne cesse d'augmenter chaque année. L'idée m’est venue de transformer cette contrainte en opportunité, et de réutiliser cette chaleur pour chauffer des bâtiments et de l'eau, réduisant ainsi l'impact environnemental de l'informatique et du chauffage.
2. Pouvez-vous nous raconter votre parcours en quelques lignes? Et présenter le duo à la tête de la société?
Ancien élève de l'École polytechnique et ingénieur des télécommunications, j'ai commencé ma carrière dans le monde des startups Internet en 2000, en participant à la création d'une agence web. En 2003, j'ai rejoint la R&D d'une grande banque, où je travaillais sur l'une des plus importantes infrastructures de calcul intensif pour les analyses de risque. C'est pendant cette période que j'ai commencé à mûrir le concept d'économie circulaire numérique. En 2010, j'ai rencontré Miroslav Sviezeny, à la tête d’un bureau d’études en électronique et mécanique. Miroslav a partagé mon enthousiasme et nous avons fondé Qarnot computing, pour changer le paradigme du data center.
3. Concernant le défi de rendre le chauffage écologique, en quoi consiste sur le terrain, la valorisation de la chaleur dégagée notamment par les ordinateurs ?
Les processeurs informatiques, lorsqu'ils fonctionnent, peuvent atteindre des températures très élevées, jusqu'à 70 à 90°C en pleine charge. Pour gérer cette chaleur, les data centers utilisent divers systèmes de refroidissement, comme des ventilateurs, des climatiseurs et parfois des systèmes de refroidissement liquide. Ces solutions, bien qu'efficaces pour maintenir les processeurs à une température optimale, consomment également beaucoup d'énergie. Chez Qarnot, nous mutualisons une source d'énergie pour deux usages : le calcul informatique et le chauffage. Nous intégrons les serveurs informatiques directement dans des chaudières numériques brevetées (nous avons commencé avec des radiateurs) installées sur des sites grands consommateurs de chaleur (piscines, réseaux de chaleur urbains, sites industriels). Plutôt que de simplement évacuer la chaleur générée, nous la réutilisons pour chauffer. Cela optimise l'efficacité énergétique et élimine le besoin de systèmes de refroidissement.
4. Comment procédez-vous?
Nous sommes avant tout des informaticiens, notre cœur de métier est de distribuer les calculs informatiques selon les besoins en chaleur de chacun de nos sites, un peu partout en Europe. Les calculs informatiques de nos clients (calculs d’analyse de risque, rendus 3D, simulations de fluides, intelligence artificielle, etc) transitent par la fibre et sont réalisés dans des chaudières qui embarquent nos serveurs informatiques comme sources de chaleur, pour chauffer aussi bien une piscine en Finlande qu’un réseau de chaleur en Ile-de-France.
5. Une ressource essentielle, l’eau. L’eau chaude, élément de confort s’il en est… Quels avantages principaux retenir de la chaudière numérique ?
La chaudière numérique embarque de processeurs informatiques placés au plus près de plaques d’aluminium elles-mêmes en contact direct avec les tuyaux en cuivre qui transportent l’eau. Elle chauffe de l’eau jusqu’à 65°C, pour des piscines, réseaux de chaleur, ou encore industries. Elle valorise 95% de la chaleur dégagée par les serveurs informatiques et réduit de 80% l’empreinte carbone du calcul informatique de nos clients cloud.
6. Pour rester dans cette thématique de l’eau, comment celle des piscines est-elle chauffée?
Nos chaudières numériques assurent le besoin en chaleur constant (aussi appelé le talon de chauffe) des piscines. Par exemple, nous alimentons (en boucle fermée) une piscine de la ville de Kankaanpää, en Finlande. Nos chaudières produisent 140MWh par an, ce qui représente 100% des besoins de la piscine pendant la saison estivale et en moyenne 60% des besoins annuels.
7. Dans quelle mesure cette dernière procède-t-elle de la transition énergétique des bâtiments ?
Les chaudières numériques récupèrent la chaleur produite par les serveurs informatiques, qui serait autrement dissipée par les systèmes de refroidissement, et sont donc une énergie renouvelable et de récupération (ENR&R), qui bénéficie d’un Titre V Système qui atteste de son caractère écologique.
8/ À propos d’immobilier, en quoi vos réalisations précédentes dans les bâtiments à usage professionnel, notamment les radiateurs, se distinguent-elles d’autres projets architecturaux contemporains à orientation green?
Nous pensons que la meilleure énergie est, avant tout, celle que nous ne consommons pas. Mutualiser une source d’énergie pour deux usages est un sacré atout !
L’avantage des radiateurs numériques est qu’ils répondent à une forte demande des promoteurs, des bailleurs sociaux ou des collectivités et qu’ils peuvent être installés au plus près du besoin en chaleur. Mais ils sont soumis aux contraintes de saisonnalité, c’est pourquoi nous ne commercialisons plus que les chaudières, toujours pour les professionnels. Les chaudières, à l’inverse d’autres ENR&R, peuvent s’installer partout et assurer une production constante sans contraintes de lieu, de climat ou d’espace de déploiement.
9. Quel sera votre prochain défi de l’écologie numérique ?
Nous découvrons chaque jour de nouvelles applications nécessitant de l'eau chaude à des températures supérieures à 55°C, que ce soit pour des processus industriels spécifiques ou pour de vastes systèmes de chauffage. Et en même temps, les besoins en puissance de calcul informatique continuent de croître, ce qui ouvre beaucoup d’opportunités.
Par ailleurs, nous avons entamé la R&D en vue de développer des systèmes innovants de production de froid à partir de la valorisation de chaleur fatale.
